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Une solitude pleine
Une solitude pleine

 



 Il quittait l’appartement. Il était tard pour sortir, compte tenu du fait que nous étions enco re en semaine et qu’il devait donner un cours demain matin à la première heure. Il se sentait bien. La tension qu’il avait accumulée des années durant (sans même le réaliser) était complètement dissoute, comme par miracle. Il avait l’impression d’avoir retrouvé ses vingt ans, solides et enthousiastes. Il dévala l’escalier, comme s’il devait aller rejoindre son premier amour de lycée. Elle s’appelait Griselda. Il s’en souvenait encore. Qui pourrait oublier le prénom de la première personne qui sût faire battre son c½ur suivant cette partition particulière à chacun ?

Elle était brune, une longue chevelure bouclée. Un regard expressif. Un tempérament fantaisiste et fort. Il se rappelait subitement si clairement d’elle, comme si leur histoire n’avait que commencer hier, durant cette promenade au parc, leur premier baiser. Il en rêvait déjà depuis des semaines sans oser faire le premier pas. Il avait peur d’être rejeté, et, aussi, de briser leur amitié, même si elle n’était que factice.

Ils s’étaient tenus la main de façon si naturelle ce jour là, ç’en était presque magique.

Ils avaient marché ainsi près de deux heures, observant le parc, admirant et se moquant des même choses à l’unisson. Il passa son bras autour de ses épaules, elle enserra sa taille, et ils firent se joindre leurs deux mains libres dans leur dos. Ils auraient aimé que leur corps puissent se joindre plus encore, pour n’en former plus qu’un seul.

Mais le moment de se quitter se rapprocher, ils le savaient.

Il la raccompagna à son bus. Il sentait bien qu’elle se tendait dans son refus de le quitter. De quitter sa main, sa taille. De sentir son bras sur ses épaules. Sa compagnie, chaude et affectueuse. Ses paroles si complices.

Le bus était là . Ils ne voulaient pas se quitter, ils ne voulaient pas briser la magie. L’intensité du moment était telle qu’il eût enfin le courage de sauter le pas. Il lui offrit ce baiser qu’ils désiraient tant tous deux. Un baiser de collégien, plein de douceur, de naturel et de maladresse. Un baiser que l’on garde à jamais gravé dans sa mémoire.

Il était étonné de s’en rappeler si bien, dans les moindres détails comme si les nombreuses années qui s’étaient écoulées n’existaient plus. Il ne se rappelait plus très bien pourquoi ils s’étaient séparés. Pourtant à l’époque, il croyait le savoir.

Mais ce sont des choses qui arrivent. N’est-ce pas ce que l’on dit lorsque nous n’avons aucune explication ?

Il marchait maintenant dans la rue. Il n’y avait pas prêté d’attention mais une femme, la trentaine bien sonnée comme lui, marchait à ses côtés. Elle lui adressa un sourire. Il le lui rendit. Il avait peur, obscurément. Elle était jolie, d’une beauté discrète, sans ostentation. Une chevelure blonde coupée au niveau des épaules. Des cheveux lisses, soyeux. Des yeux bleus. Tristes. Une bouche gourmande qu’elle gardait pincée.

-         Bonsoir, dit-il

-         Bonsoir, monsieur.

-         Je ne vous avais pas remarquée.

-         Je sais, je le voyais bien. Vous paraissiez perdu dans vos pensées.

-         Vous habitez loin ?

-         Non, au numéro 37 de cette même rue.

-         En effet, votre visage me dit quelque choses, j’habite le même immeuble.

-         Je sais.

Elle lui dit ces derniers mots sur un ton qu’il lui parut étrange, comme s’il devait comprendre quelque chose dont il était incapable. Il aurait aimé rajouter quelque chose, mais il ne trouva rien à dire. Ils marchèrent côte à côte en gardant le silence....

-    Maman .

Il sursauta. C’était une petite fille d’à peu près dix ans qui s’adressait à la femme qui marchait à ses côtés. Elle avait les cheveux de sa mère, mais elle les portait plus longs. Ses yeux à elle aussi étaient bleus et tristes. Un instant leurs regards à tous deux s’attachèrent.

-         Fanny !

La petite fille sourit à l’homme, détourna son regard vers ses pieds.

-         Excusez-la. J’ai peine à lui faire comprendre que cela ne se fait pas de dévisager les gens.

-         Oh, ce n’est rien, je vous assure.

Ils se turent.

Ils marchaient les uns à côté des autres dans le plus complet silence.

L’homme était intrigué. Il était étonné par le fait qu’une femme marchât dans la rue, à une heure si tardive avec sa petite fille. Mais il n’osait pas l’interroger à ce propos.

-         Vous allez où ? lui demanda la femme à ses côtés.

-         Oh, je ne sais pas très bien. Je me ballade, c’est tout.

-         A pareille heure ? Vous le faites souvent ?

-         Non. Mais ce soir, j’en ai eu  envie.

La femme eut une sorte de gloussement ironique et le fixa intensément.

-         Pourquoi ce soir, justement ?

-         Je… je ne sais pas. Pourquoi cette question ?

-         Oh, comme ça, par simple curiosité. Un prof, père de famille de surcroît, qui a cours à huit heures demain matin.

-         Comment savez-vous ça ?

-         Nous sommes voisins, je vous le rappelle. Je m’intéresse seulement aux gens que je côtoie fréquemment, même si nos relations se limitent à un « bonjour » le matin et un « bonsoir » à la fin de la journée.

Il ne rétorqua rien. Cette femme et sa fille le mettaient mal à l’aise.

-         Qui êtes-vous ?

-         Je vous l’ai dit : une voisine.

-         Mais comment cela se fait-il que je ne le sache pas ? Habituellement , je connais tous mes voisins. Et vous non ? Je sais seulement que votre visage me dit quelque chose comme d’ailleurs celui de votre fille.

-         C’est donc que vous devez nous connaître…

-         Oui, très certainement, mais il est étrange que je n’en sache pas plus à votre sujet.

-         La mémoire est quelque chose de versatile. Elle est comme l’eau de l’océan, les objets lourds reposent tout au fond.

-         Oui, peut-être (Elle est plutôt sibylline). Vous habitez à quelle étage ?

-         Le vôtre.

-         Ah bon, je ne voudrais pas être impoli mais cela ne me dit rien, je ne me rappelle pas de vous habitant mon étage. Cela me surprend. Et vous habitez seule  avec votre fille ?

-         Non, je suis mariée.

-         Ah. Et que fait votre mari lorsque vous marchez seule la nuit avec votre fille ? Il ne s’inquiète pas ?

-         Non, il n’est pas au courant.

-         Comment ça ?

-         Il est comme vous, il aime certains soirs sortir seul se balader. C’est un solitaire. La solitude ne le dérange pas. J’ai mis du temps avant de le comprendre.

-         Nous sommes nombreux dans ce cas, je pense.

-         Vous devez avoir raison.

-         Vous paraissez triste.

-         (Un soupir) C’est que je crois que mon couple n’est plus ce qu’il était. Je me demande même si, mon mari et moi, nous avons un jour été un vrai couple. Il semble si malheureux avec moi. Tellement que certaines fois, il me semble qu’il me hait, d’être ce que je suis, d’être ce qu’il est, qu’il me le reproche.

-         Cela arrive, c’est vrai, je n’en suis pas exempté. Mais il ne faut pas y accorder trop d’attention.

-         Croyez-vous ? lança-t-elle agressivement.

En disant ces mots, elle planta sur lui un regard partagé entre la haine et la compassion. Sa main qu’elle avait posée sur sa fille se crispa. Cette dernière jeta un regard à sa mère et l’étreignit.

-         Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser. Cela doit être difficile à vivre pour vous.

-         Oui, plus que vous ne semblez le croire. Ne vous êtes-vous jamais posé la question à propos de votre femme ?

-         Non, pas vraiment.

Elle eut un petit rire désenchanté.

-         Vous devriez…

-         Pourquoi ? Elle vous en a parlé ?

-         Oui.

-         Eh bien dites-moi !

-         Vous dire quoi ? Ce que vous savez déjà ?

Il ne savait que répliquer. Cette discussion prenait une tournure dérangeante, mais il avait l’intime conviction qu’elle lui était nécessaire.

Il se rappelait sa première rencontre avec sa femme. Ils étaient tous deux à l’IUFM, et se préparaient à être enseignants. Il l’avait trouvé jolie, sans pour autant que ce soit plus fort que ça. Ca l’arrangeait. Les relations passionnelles, il connaissait. « Des enfantillages », pensait-il en ce temps. Il voulait construire une vie : un boulot, une famille, une maison. Bref, une vie normale, celle de tout le monde.

La petite fille le regardait perdu dans ses souvenirs.

La mère regardait piteusement le sol en marchant.

Il s’en souvenait, oui, de cette première rencontre avec sa femme. Une journée d’automne. De belles couleurs. Des contrastes marqués de vert et d’orange, de jaune et de marron… du bleu. Un beau tableau de saison impressionniste. Comme pouvait les aimer Monet, comme notre époque le plastique et le métal.

C’était à la cafétéria - sa terrasse, plus précisément. Il faisait encore bon, et le soleil frileux risquait quelques rayons. Il était avec des amis. Une jeune femme s’approcha de son groupe. Elle connaissait quelques personnes autour de la table. Elle fit la bise à ceux qu’elle connaissait. L’un d’entre eux l’invita à s’asseoir. Elle accepta. Elle se présenta à ceux et celles qu’elle ne connaissait pas. Ils firent de même. Elle paraissait plaire à celui qui l’avait invité. Il se débrouillait toujours pour lui adresser un mot accompagné d’un sourire. Elle ne paraissait pas s’en rendre compte, ou bien faisait-elle semblant. En revanche, son regard s’attardait sur celui qui allait devenir son époux. Celui-ci ne voyait rien.

Voilà comment il se souvenait de leur rencontre. Quelque chose de tiède, d’un peu pré-mâché. Mais en ce temps-là, cela ne le dérangeait pas.

Ils se mirent à se fréquenter, sur l’initiative de sa future femme. Il se laissa aller à l’aimer. Elle fit de même.

Il se rappela de ce café où pour la première fois il lui avoua allusivement ses sentiments naissants. Du regard ravi qu’elle lui adressa, de son baiser, qui semblait vouloir triompher de la mort. Comme il l’avait trouvée belle ce jour-là. Puis, tout s’émoussa, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. La tiédeur céda la place à l’ennui, puis au mépris et, pour finir, à  la haine. Il ne se rappelait plus comment ils en étaient arrivés là.

-         Vous paraissez perdu dans vos pensées.

Il émergea de ses souvenirs.

-         Effectivement. Puis-je me risquer à une question indiscrète ?

-         Oui.

-         Aimez-vous encore votre mari ?

-         Je ne sais plus très bien. A dire vrai, je crois que je ne me pose plus la question. L’habitude peut-être. Je tiens à lui mais quant à savoir si je l’aime, je ne sais plus trop. Tout me semble perverti entre lui et moi. Même notre fille. Et c’est bien cela le plus terrible. Pourtant, je n’ai jamais été une midinette. Mais, je crois qu’à un moment j’ai cru en l’amour grâce à lui. Et notre fille me paraissait être un cadeau du ciel.

Elle se tourna vers sa fille, lui caressa les cheveux.

-         Elle me rappelle ce qu’a pu être notre amour, rajouta-t-elle d’une voix étranglée.

-         En effet,  il est étrange de constater combien nos sentiments peuvent évoluer. Jamais je n’aurais cru un jour me sentir rejeté à la fois par ma femme et par mon enfant. C’est un peu comme s’ils s’étaient ligués contre moi. Je sais que c’est horrible ce que je viens de dire là. Que cela ne se fait, ne se dit pas, surtout pas à une inconnue (elle lui jeta un regard curieux), mais je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que vous êtes capable de me comprendre.

Ils se contemplèrent fixement, avec un léger sourire. De l’amour ? Un quelconque intérêt ? Une tristesse vague ? Un désenchantement dans lequel on voudrait noyer tout espoir qui fait mal ?

La petite fille lâcha la main de sa mère et prit la tête de leur groupe en gambadant.

L’homme lui prit la main car le trottoir était étroit, et avec ces chauffards on ne sait jamais.

-         Merci, lui dit la petite fille.

-         Pourquoi ? questionna l’homme.

-         Pour m’avoir pris la main.

-         Pas la peine de me remercier. Si j’avais une petite fille comme toi, je n’aimerais pas qu’elle se fasse écraser.

-         Mon père me prenait souvent la main lui aussi avant. On s’amusait beaucoup tous les deux. Mais plus maintenant. Il est souvent triste, énervé. Maman et lui ont souvent des mots. Pourquoi ?

-         Ca arrive entre mari et femme.

-         Pourquoi ?

-         C’est comme ça, c’est la vie.

La mère les observait sans rien dire. L’homme eût aimé qu’elle intervint mais elle n’en fit rien. Elle restait en retrait.

-         Alors la vie est méchante.

-         Non, ne dis pas ça. Tu comprendras plus tard.

-         Non, je ne veux pas savoir, je ne veux pas grandir, si c’est pour être tout le temps triste et en colère.

-         La vie tu sais c’est compliqué, mais il ne faut pas en avoir peur. La vie c’est l’amour, la découverte, grandir.

-         Alors pourquoi est-que papa et maman ne s’aiment pas ? Pourquoi est-ce qu’ils se crient toujours dessus ?

-         Ne pense pas que ton papa et ta maman ne s’aiment pas, ce n’est pas vrai. C’est juste qu’en ce moment, ils ont des problèmes d’adultes, de grands.

-         C’est toujours ce que les grands disent quand ils ne savent pas. Vous n’en savez rien, pas vrai ?

L’homme ne trouvait rien à dire. Aucun mensonge. C’est vrai qu’on ne sait jamais pourquoi la vie évolue dans un sens et pas dans l’autre. Mais comment dire ça à une petite fille, comment faire pour qu’elle ne s’inquiète pas de son avenir ?

-         En tout cas, tu peux être sûre qu’ils t’aiment. Et puisqu’ils t’on fait, c’est qu’ils ont dû s’aimer, et qu’il reste encore quelque chose de cet amour.

-         Je ne vous crois pas, monsieur. Je le vois bien dans les yeux dans mon père : il est malheureux, et il boit beaucoup. Et quand j’essaie de lui faire des bisous, il s’énerve. Il m’aime plus.

-         Ne dis surtout pas ça, ton père doit t’aimer, tu peux en être sûre. Il doit seulement être perdu, en ce moment, avoir des problèmes dont il ne parle à personne.

-         Et lesquels ? intervint subitement la mère.

Il fut déstabilisé. Elle aurait plutôt dû abonder dans son sens, non ? C’est l’usage : rassurer les enfants quant à leur avenir, de ce qu’ils seront une fois grands. Mais non, pas elle. Etrange mère. Etrange femme.

-         Lesquels ? Voyons, toutes sortes de choses. Vous savez…

-         Non.

Dois-je dire à sa fille : « Vois-tu, un jour tu seras amoureuse d’un gentil garçon, tu auras un gentil foyer, des enfants, mais ton époux ne rêvera que d’une chose :  revenir à l’âge de son innocence ; quand il savait encore frémir d’un regard, d’une femme, une pensée, un geste, une intention…  Mais  le mari idéal, le père idéal, se doit d’ être un homme des plus concrets,

                                                                                                                                       pâquerettes pour tes dînettes d’enfant.

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qu’il se doit d’être fort, tout le temps, sans aucune faiblesse, jamais.

Il adressa un regard interrogateur à la femme, auquel elle répondit par un : « Les hommes sont une espèce particulière, ma fille. »

Oui, une espèce étrangère à celle des femmes. Quelle ironique et tragique condition que celle de l’être humain. Espérer une chose irréalisable, impossible. Aller se cogner à un mur millénaire, les uns après les autres, génération après génération, comme si nous n’étions que des moutons ne sachant que bêler dans un enclot, riche en herbes grasses.

Combien il eût aimé que ses parents l’en avertissent : « Attention, mon enfant, les hommes et  les femmes sont naturellement des adversaires, l’ennui c’est qu’ils mettent du temps avant de le comprendre, et même ainsi, ils ne parviennent pas à s’empêcher de retourner dans l’arène de la souffrance, en souhaitant ardemment que l’espoir fou qui les tisonne sera suffisamment fort, suffisamment grand, pour pouvoir triompher de l’absurde. »

Oui, il eût tant aimé… tant aimé ne rien savoir de ce qu’il attendait, de faire sans savoir, de ressentir sans c½ur, d’être en étant absent.

Il ne savait plus comment ses relations avec sa femme avaient pu à ce point se dégrader…

Il se souvenait de ses regards sur lui les premiers temps, quand ils étaient encore étudiants, prêts à aimer et à être aimés. De doux regards voluptueux, lourds comme les senteurs d’une belle floraison d’orchidées.

Puis – quand, comment ! – ces regards neutres sur lui, et ces autres regards sur d’autres hommes, de simples regards, mais combien pétillants.

Et ces reproches sempiternels pour faire de lui ce qu’il n’était pas, ce qu’il ne pouvait être. Etait-ce lui ou l’image qu’elle s’en faisait qu’elle aimait ? Il en vint presque à se mépriser, et pour cela il la haïssait.

Il en aurait presque pleurer, tout ce gâchis, toutes ces  espérances, et leur fille, au milieu, leur petite fille… Il aurait tant aimé pouvoir la préserver de tout ceci, lui permettre de conserver intacte son innocence. Mais elle avait si bien fait les choses, que, parfois, c’était uniquement le visage de la mère qu’il distinguait dans ses traits encore enfantins. Cette même manière de hausser les sourcils quand quelque chose lui paraissait incompréhensible. Ces mêmes gestes de la main, qui autrefois lui plaisait tant quand la mère les faisait, et maintenant le mettait dans une rage difficilement répressible quand la fille les imitait.

Il ne comptait plus les fois où il dut faire preuve de volonté pour ne pas la cogner, gommer ce visage qui le renvoyait à sa médiocrité ; cette médiocrité tant décriée qu’il ne pouvait ignorer un seul jour, tant on la lui rappelait inlassablement. Son individualité.

Pourtant, les premières fois, cette rage, cette colère n’étaient pas aussi fortes, tout juste un agacement, mais qui au fil des jours, des mois, des années, ne fit que grandir, pour planter ces serres dans son âme, comparable à un Prométhée enchaîné au flanc d’une montagne, livré au bec ravageur d’un aigle ravi de voir ce c½ur offert pour l’éternité.

Les premières critiques qui eurent lieu, avant la naissance de leur enfant, étaient si légères, si « justifiées » qu’il avait trouvé cela normal. Elles étaient de ces critiques d’amoureux qui s’en font un jeu, une joie, pour « s’émoustiller ».

Puis, inexplicablement, après la naissance de leur fille, elles devinrent plus mordantes, jusqu’à en devenir infondées, banales. Elle était agacée de le voir tant saler ses plats, elle n’aimait pas qu’il ne pense jamais à retourner le pain. Elle détestait le voir « vautré » sur le canapé, le samedi alors qu’il faisait « une si belle journée ». Il se renfrognait, se renfermait, et ne répliquait rien excepté des grognements assourdis pour ne pas attiser sa colère. Elle sortait en concluant par « Tu ne sais que maugréer. Tu sais que j’ai raison. » Il la détestait tant à ces moments… et il craignait tant que cela ne dure toute sa vie. Elle le critiquant, et lui se renfermant pour ne pas laisser exploser sa colère. Il savait bien que s’il le faisait un jour, cela n’aurait plus de fin, et de victime deviendrait bourreau…

-         Vous êtes encore une fois perdu dans vos pensées.

-         Veuillez me pardonner. Je songeais à ce que vous disiez que « les hommes sont une espèce particulière ». Pourquoi dire cela ?

-         Quand votre mari ne vous parle plus, ne vous adresse plus la parole, on se dit qu’on ne l’a jamais vraiment connu. Peut-être est-ce de ma faute. Peut-être aurais-je dû garder les yeux fermés, et ne jamais le voir  tel qu’il est.

-         Ou bien tel que vous pensez qu’il est.

-         Peut-être oui… comment en être sûre ? Mais cela devenait plus fort que moi : tout m’énervait en lui. Cette habitude de regarder des matchs alors qu’on aurait pu sortir avec notre fille, et profiter les uns des autres ; cette manière qu’il avait d’être parfois ailleurs, comme si je n’étais pas là. Et puis, il ne m’aimait plus, je le voyais bien. Au début, je me disais que c’était la vie,  que je devais faire des efforts, d’essayer de changer les choses. Puis je baissai les bras. Je faisais en sorte de ne plus le voir aussi, de faire les gestes habituels sans qu’il ne soit là. Nous avions des discussions de fantômes. Cela ne dura pas. Je me mis à lui en vouloir de m’avoir trompée. Je sais que c’est idiot, mais c’était plus fort que moi. J’avais tant rêvé d’avoir une vie épanouissante, et je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Et lui qui ne faisait rien pour que je me sente mieux, pour me rassurer. Il y avait son boulot, ses copains et sa fille. Moi, je n’existais plus. Et pourtant je me sentais encore femme. Je ne voulais pas juste être une mère ou une épouse. Je voulais tant qu’il m’aime encore ; comme au début. Qu’il me fasse sentir femme. Un regard, un simple regard, un geste, une caresse égarée, sur ma nuque, dans ma chevelure… Mais non, plus rien. Il était éteint. Il ne m’aimait plus, je ne l’excitais plus.

La petite fille gambadait toujours. Il l’observait. Ecoutant sa mère. Une étrange sensation de non-être l’investit. Une étrange sensation de bien-être. Comme si ne plus être c’était être. Etre seul, entouré, immensément entouré, une multitude. Mais être seul, être soi. Malgré la multitude. Au-delà de la multitude. Dans une solitude pleine, une solitude où nous ne somme plus seuls.

Il ne savait plus que penser de cette femme et de sa fille.

De cette femme qui, finalement, exprimait les mêmes tourments que lui à propos de sa vie de famille. Sa femme, peut-être, le faisait-elle également ?  Une égale incompréhension, une égale « incommunication ».

Il avait envie de prendre cette femme dans ses bras, de retrouver sa capacité à ressentir, à aimer, à éprouver.

Ils croisèrent un jeune couple (« jeune » essentiellement parce qu’ils avaient l’air de tellement s’aimer : ils avaient les rides naissantes de la trentaine ; ils étaient « jeunes » car tout leur être respirait la jeunesse en cet instant), leur bonheur embaumait comme un parfum de qualité, musqué et délicat.

-         Nous étions ainsi nous aussi…, dit la femme.

-         (Un sourire clair-amer) Nous aussi…, rajouta-t-il.

-         Alors pourquoi ?

Il ne savait pas trop. Il ne voulait pas trop savoir. Il comprenait qu’il avait oublié le sentiment. Celui qui nous signifie que nous vivons, que nous savons encore aimer, faire des pâtés de sable et y voir des châteaux inexpugnables, nager dans une mer d’huile pour s’y perdre s’oublier, voir dans les yeux d’un nouveau-né des lendemains chantants, lumineux ! Croire, en un mot : croire, croire en cette impossibilité raisonnable qu’est  l’amour.

Cet étrange, indéfinissable sentiment qui fait les saints et les meurtriers, les amoureux comme les vrais amants, les poètes et les véritables philosophes.

Etait-il tombé si bas?

Etait-il tombé si bas ?