PAGE D'ACCUEIL
POESIES
RECITS
RUBRIQUE CINE-TELE
ANTIVIRUS (en ligne et gratuit)
24 Novembre (poème)
Au soleil méditerranéen (poème)
La Haine (poème)
Environnement infernal (poème)
Aux Littérateurs (poème)
Où est le re^ve? (poème)
La Relève (poème)
Les Apparences (poème)
Une Nuit (poème)
Plic, Ploc (poème)
Sur les traces de la Rêverie
Le Silence (poème)
Solitude en Sol (poème)
Nature Double (poème)
Petite fourmi sera... homme?
Para - doxe (poème)
S'éteindre (poème)
La petite aventure (poème)
L'après d'un film (poème)
La Quête (récit-feuilleton)
La photo (nouvelle)
La Quête (épisode 2)
L'envers du rêve (variation)
La Quête (épisode 3)
Que dire? (poème)version2
Votre opprobre (poème)
Que dire? (poème)version1
Inch'Allah! (poème)
Mon délétère Gargantua (poème)
La mort dans l'amour (poème)
Douce Fleur (poème)
Une nuit (poème) II
Une solitude pleine
L'envers du rêve



"L'Envers du Rêve": un petit texte, une micro-nouvelle, concoctée en hommage à Djamel... ou plutôt pour lui jouer un tour, pour lui ôter l'illusion de sa maîtrise sur ses personnages. Pour tout dire je les ai rencontrés, et ils m'ont révélé l'envers du décor...
(Aurélie Albergne)



Avec tous mes remerciements pour ce texte, Aurélie, j'espère que ton exemple fera des émules.
(Djamel Ouastani)




"Il me le faut. C'est exactement le mec que je recherchais. Débrouille-toi pour le convaincre. Dis-lui que je peux le payer cher.
- Tu sais, David il est pas trop branché ciné. Il aime pas se mettre en scène. Il dira non, c'est sûr. Ne serait-ce que pour le plaisir de refuser ce que n'importe qui accepterait à sa place."

C'était en août 2002. Et c'était le début d'une obsession. Frida est une fervente adepte de l'obsession. C'est à croire qu'elle ignore ce qu'aimer veut dire. Pour elle l'amour n'est qu'une pâle imitation de la vénération. Sa vie quotidienne est ponctuée d'une suite d'interjections exprimant tantôt un enthousiasme sans bornes, tantôt un profond dégoût.
Ce n'était pas la première fois qu'un inconnu la mettait dans un tel état. Mais cette fois-ci l'inconnu, lorsqu'ils s'étaient croisés, était resté parfaitement indifférent.
Je ne vous ai pas tout dit sur Frida. Elle a cette manie de toujours vouloir fixer les souvenirs, dans le but inconscient et utopique d'arrêter l'écoulement du temps. Ce qu'elle voulait, c'était enfermer David dans sa boîte à souvenirs, de sorte que même si David la quittait dans le présent, elle possèderait à jamais le David au passé. La prison dans laquelle Frida détenait ses amants-au-passé était son caméscope. La plupart se prêtaient au jeu, à la fois flattés et amusés.
Cela peut sembler étonnant, mais à la phase d'enthousiasme frénétique de Frida succède inévitablement une phase de rejet absolu. Elle ne sait vivre que dans le passé. Un homme ne l'intéresse au présent que dans la mesure où elle ne l'a pas encore enfermé dans sa boîte à images. Mais ensuite, à quoi bon rester là à observer la progressive dégradation des sentiments qu'elle a d'abord suscités? L'avenir est pour elle une notion trop abstraite. Et, refusant de spéculer sur de l'abstrait, elle préfère compter sur ce qui est bien à elle: le passé, qu'elle construit au moyen du présent.
Mais ce n'est pas tout: il y a aussi l'orgueil de Frida, démesuré comme on s'en doute. David ne m'a même pas regardée hier. Eh bien la prochaine fois qu'on se rencontrera, c'est lui qui sera venu à moi, et il se sera démené pour ça.
Par l'intermédiaire de Joël elle avait collecté toutes sortes de renseignements sur l'homme tant convoité: fervent adepte de la bibliothèque, il s'y rendait environ une fois par semaine; il fréquentait, de plus en plus loin, une fille qui vu le peu d'importance qu'elle prenait dans sa vie ne méritait pas d'être considérée comme un obstacle. Un poète, un rêveur: il suffirait de faire miroiter devant son nez un petit bout de rêve, et il mordrait au hameçon de l'imagination. Cette entreprise nécessitait l'intervention d'un complice: c'est à Djamel qu'elle pensa, d'abord parce qu'il ne le connaissait pas, ensuite parce qu'il serait davantage amusé que choqué par les intentions de Frida, peu conformes à celles que l'on prête communément aux jeunes filles.
L'idées de la photo lui est venue du vague souvenir d'un film, vu à la télé quelques mois auparavant, et dans lequel le héros tombait amoureux d'une fille seulement en voyant sa photo dans un magasine.
Quels rêveurs, ces mecs. Ils confondent leur désir instinctif pour la femme avec l'attrait de la beauté. Ils croient que s'ils désirent la femme, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a de plus beau sur terre. Pourtant c'est exactement l'inverse qui se produit: le Créateur a besoin que l'homme désire la femme, alors il la lui fait paraître d'une beauté céleste et d'un mystère impénétrable, pour que l'homme se sente irrésistiblement attiré tout en ayant l'impression que ce n'est pas qu'un désir bestial. En réalité il n'y a rien de moins céleste que le corps d'une femme: que de mécanismes compliqués et incongrus, que de faiblesse… Alors pour rendre une femme encore plus attirante aux yeux d'un homme, rien de tel que de la parer d'une auréole de mystère supplémentaire. Comme ça le mec s'imaginera que sa bien-aimée descend tout droit du ciel pour lui faire entrevoir le sens de sa vie et la Vérité… comme si la Vérité se trouvait ailleurs qu'en soi-même.
Frida est belle. Elle le sait, comment ne pas le lire dans les yeux des hommes? Alors la photo plaira forcément à David.
Une photo qui ne dévoile que la beauté, rien de plus. Presque de dos, on verra les cheveux, attachés pour laisser voir la nuque, la joue et le bout des longs cils.
D'abord il a fallu que Joël parle à David de ce livre, l'incitant à le lire. Frida a eu du mal à convaincre son ami de lui rendre ce service, même si elle s'était contentée de lui dire qu'il s'agirait de faire tourner David dans un film, tout simplement. Joël déteste tout ce qui s'écarte, ne serait-ce que d'un cheveu, de la franchise. Mais pour Frida il a accepté de manipuler David:
"Il est sans doute à la bibliothèque municipale, tu devrais aller jeter un coup d'œil." Entre-temps, Djamel avait emprunté le livre en question à son nom, et il avait suffi d'y glisser la photo avant de le rendre. Par chance, aucun lecteur inopportun n'avait fait échouer le plan machiavélique. Et ça avait fonctionné à merveille, puisque le surlendemain de sa visite à la bibliothèque David avait déjà suivi la piste jusqu'à Djamel. Celui-ci aurait bien aimé profiter de l'occasion pour consoler la pauvre Ariane délaissée par David, mais ce dernier ne releva pas l'allusion. Cette histoire amusait beaucoup Djamel, d'autant plus qu'il s'était déjà prêté lui-même aux fantaisies de Frida, quelques années auparavant. L'idée de pousser un inconnu dans un jeu dont il ignorait les règles le faisait jubiler.
Ensuite, tout est allé très vite. Djamel a "accepté" de conduire le doux rêveur chez Frida, et le jeune homme n'a pas eu l'air surpris de se retrouver seul avec elle un quart d'heure plus tard. Il faut dire que ça l'arrangeait.
De la nuit qui a suivi David n'a pas perdu une miette. Il a tout vu – sauf la caméra. Quand Frida est partie en cours le lendemain, elle savait qu'elle voyait David pour la dernière fois. Dorénavant son passé lui appartenait.