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Episode 2






(Dans la ville placée en quarantaine)


« Je comprends pas les mecs. Qu’est ce qui se passe? On déménage Djamel de l’hosto, sans prévenir, sans même terminer son opération. L’hosto est privé d’électricité, on transporte Djamel on ne sait où, et ça repart.
Et en plus, on se fait tous interroger par des types du gouvernement. Ils nous font un remake d’E.T. ou quoi? Et personne a le droit de sortir de la ville ou d’y rentrer avec tous ces militos qui bloquent les routes », dit Benji.
Dans la pièce, il y avait aussi Aymerick, Stéphane et Christophe.
« Ouais, c’est vrai. C’est bien bizarre tout ça. En plus, on peut même plus passer de coups de fil à l’extérieur de la ville. Je vous parierais presque qu’ils brouillent même les ondes radio », plaisanta à moitié Stéphane.
« Bof, moi ce qui me fait chier, c’est que je vais pas pouvoir aller à mes cours, puisqu’on n’a pas le droit de sortir de la ville », lança un peu déplacé Aymerick.
« N’empêche les mecs. Je me demande si la panne d’électricité, c’est pas dû à Djamel. On sait jamais: on va toujours de surprise en surprise avec lui. Comme s’il pouvait tout faire. Et si, en fait, son goût pour la littérature fantastique venait d’un côté de lui qu’il nous a jamais montré », suggéra Christophe.
« Qu’est ce tu dis, Christophe. Arrête de délirer: on n’est pas dans une des histoires de Djamel ou dans un film, là. On est dans la réalité. Y’a pas de pouvoir, y’a pas d’extra-terrestres ou de fantômes. Y’a que la réalité », affirmait Aymerick.
« ... tu verras jamais plus loin que le bout de ton nez... », répliqua Benjamin.
« Il faudrait pouvoir avertir les autres, Eric et Mireille, - puisqu’ils sont en dehors de la ville - de ce qui arrivé à Djam », proposa Christophe.
« Ça va être dur: t’oublies qu’on peut pas téléphoner à quelqu’un qui habite en dehors de la ville, et que les routes sont barrées », rappela Steph.
« On peut toujours essayer de sortir de la ville par la route, malgré les barrages. Peut-être qu’avec un peu de chances, on pourra aller jusque chez Mireille, et de là, on pourra téléphoner à Eric, en Allemagne », suggéra Christophe à l’assemblée.
« Vous êtes fous les mecs! Si vous faites ça, moi je vous suis pas », se désista rapidement Aymerick. Les trois autres le regardèrent, comme s’il accomplissait une trahison.
« C’est vrai. On a passé l’âge de faire des conneries », se justifia Aymerick.
« Peut-être, Aymerick. Mais une action de groupe, c’est une action de groupe: on est des amis ou on l’est pas. Et puis, c’est pas vrai: c’est pas une connerie ce qu’on veut faire. C’est pas parce que des connards de militaires jouent à faire la loi, à barrer les routes, à couper les lignes téléphoniques qu’il faut dire « Amen ». C’est pas parce qu’ils sont les agents du gouvernement et donc de l’autorité que tout ce qu’ils font c’est pour le bien de tous. Ou alors, tu dis ça parce que t’es lâche, parce que t’as peur de perdre ton petit confort et ton petit avenir tout tracé si tu lèves un peu la tête des rangs », dit Stéphane.
Christophe et Benjamin le regardèrent, surpris.
« On aurait cru entendre parler Djamel », fit remarquer Christophe en le regardant, « Ouais », ponctua Benjamin en souriant.
« C’est bon les mecs, je vois que vous êtes atteints de la même folie que Djamel. Moi, j’ai les pieds sur terre, et je prends ce qu’on me donne sans chercher à demander plus », dit Aymerick en claquant la porte derrière lui.
Les autres le regardèrent sortir: « Bon, et ben on est un de moins, on dirait. A qui le tour? », demanda Stéphane. « Christophe? »
« Je sais pas trop, je sais que j’ai envie de le faire, mais j’ai peur, un peu comme un enfant face à ses parents », dit il.
« Ouais. Si Djamel était là, il dirait que tu as peur de l’autorité parce que tu as vraiment peur de tes parents. En tout cas, peur de les décevoir; jusqu’à préférer faire ce qu’ils ont envie que tu fasses plutôt que de faire ce que t’as envie de faire. Pour moi, en tout cas, c’est tout bon: je suis partant. J’en ai un peu marre de la vie que je suis en train de mener. Ca ferait plaisir à Djamel ce que je viens de dire: il m’a toujours considéré comme étant trop hésitant », lança en souriant Benjamin.
« Alors, Chris? Tu nous accompagnes? », demanda de nouveau Stéphane.
Christophe décocha un sourire lumineux et plein d’enthousiasme à ses amis.
Il clama : « Ok, on y va ! »


Les trois amis étaient en voiture dans une longue file avec d’autres voitures : « Vous savez quoi les mecs! je me sens revivre! Sans m’en rendre compte, j’étais en train de mourir, de m’ensevelir sous des tonnes de « Sinon ». Je savais même plus qui j’étais », dit Benjamin.
« En tout cas, je pense qu’on aurait pu avertir nos nanas qu’on partait, et nos familles aussi », protesta Christophe.
« Je pense pas. Ils auraient tous cherché à nous en dissuader, par la menace, le charme, mais ils auraient sûrement chercher à le faire. En plus, ils n’ont n’en à voir avec tout ça; ils sont notre vieillesse, et là, on part retrouver notre jeunesse », dit Stéphane, « notre jeunesse qu’on commençait à perdre. »
« Tu parles de plus en plus comme Djamel. C’est incroyable, ça. A croire qu’il est avec nous et qu’il nous influence avec ces idées loufoques », commenta Benjamin.
« C’est peut être le cas », dit Christophe. « Je me rappelle qu’une fois il a carrément cru entendre la voix de ma nana. Il a répondu à la question qu’elle allait lui poser. Je lui ai demandé d’expliquer ce qu’il disait, et il m’a répondu: « Ben, je réponds à sa question ». Alors, moi, je lui demande quelle question. Et il répète la phrase qu’elle allait sortir. Tous les deux, on lui dit qu’elle a rien dit. Et lui, il se contente de répondre: « Je dois être comme Jeanne D’Arc: j’entends des voix ». Mais un peu plus tard, elle me dit que cette phrase, elle était sur le point de la dire. Alors, franchement, plus rien ne m’étonne avec Djamel ».
« Dites moi: vous avez vous aussi que Djamel n’est pas mort, malgré tout ce qui s’est passé à l’hosto », dit Benjamin.
« Ouaip, moi aussi, j’ai cette impression. J’ai du mal à me l’expliquer », dit Christophe.
« Et alors Djamel dirait: « II ne faut pas chercher à tout rationaliser: ça serait se limiter et réduire notre perception de la réalité », ou en tout cas, quelque chose de cet acabit », plaisanta Stéphane. Tous trois rirent et cela détendit l’atmosphère. Quand ils furent à deux véhicules du barrage de l’armée, l’angoisse
les étreignit une nouvelle fois. Toutes les voitures étaient détournées vers la ville. Les militaires étaient nombreux, l’arme chargée et en bandoulière.
« Bon, ben là les mecs c’est le moment de vérité parce que je sais pas du tout comment on va faire pour passer: ils refoulent tout le monde, » dit Stéphane.
Ils arrivèrent au niveau de l’officier qui semblait commander le barrage. Stéphane, qui était au volant, baissa la vitre de sa portière: « Bonjour, monsieur l’officier... », commença-t-il, avec sur les lèvres un prétexte ou un autre pour convaincre l’officier de les laisser passer, sans trop y croire. L’officier darda son regard sur lui, Stéphane pouvait y lire les ordres formels qu’il avait reçu. L’officier s’apprêta à leur dire, d’une voix ferme et sans appel, de rebrousser chemin, quand son visage parut s’amadouer jusqu’à sourire en leur disant: « Allez y, vous pouvez passer ». Ils leur fit lever le barrage, et au comble de l’étonnement : « Cette histoire devient de plus en plus bizarre », dit Stéphane. Et il continua sa route vers la ville proche qu’habitait Mireille.


On frappa à une porte. « Qui est-ce? », fit une voix féminine.
« C’est Chris. Avec Steph et Benji ». La porte s’ouvrit, et on put voir la tête d’une jeune fille: « Mais rentrez! Ça me fait plaisir que vous soyez là. Vous auriez dû m’avertir. Je vous aurais concocté un super-repas », dit la jeune fille en se poussant. Elle referma la porte. « Mais, au fait, j’ai entendu à la radio que la ville était placée sous quarantaine. C’est plus le cas? »
« Et bien, en fait, c’est que... on a passé outre l’interdiction », dit Steph.
« Comment ça? tu veux dire que vous avez forcé le barrage?!... Vous êtes fou ou quoi ? »
« Non, on l’a pas vraiment forcé. On voulait juste passer pour te raconter ce qui était arrivé à Djamel et à la ville », dit Steph.
Ce qu’il fit pendant près d’une heure, assisté par moment par Chris ou Benji, qui rapportait des détails ou des commentaires.
Mireille: « Mais on a le droit de savoir ce qui est arrivé à Djamel. On n’est pas dans un pays fasciste. Ils viennent, ils prennent un corps sans rien demander à personne, et ils repartent en ne rendant de compte à personne, en plaçant une ville sous quarantaine. Il faut qu’on sache ce qui est arrivé à Djam ».
« On n’a pas réussi. C’est le silence total de ce côté-là: le Grand Secret », ajouta Christophe.
« On pensait aussi qu’il faudrait téléphoner à Eric pour l’informer de ce qui est arrivé à la ville et à Djamel ».
« Pourquoi? vous ne lui avez pas encore téléphoné? »
« Ben, c’est que les lignes extérieures à la ville ont été coupées par les militaires », précisa Benji à Mireille.
« Quoi? », s’insurgea-t ‘elle. « Mais ils n’ont pas le droit de faire des trucs pareils ».
« Ben, faut croire que si ».
Ils étaient assis, sans plus trop savoir que penser. « Et si on allait à la recherche de Djamel. On a quand même le droit de savoir ce qu’il devient. C’est notre ami, et puis, il ferait la même chose pour nous », lança Mireille.
« Mais on commence par où, par quoi? on sait même pas quel service du gouvernement s’est chargé de lui », dit Benjamin.
« C’est vrai… mais je sais pas pourquoi, je crois que Mireille a raison. On peut pas s’arrêter comme ça. Si on voit qu’on trouve aucune piste, que Djamel s’est volatilisé sans laisser de trace, alors, on laissera tomber. On n’a qu’à appeler Eric pour savoir ce qu’il en pense », dit Christophe.
« En fait... et Aymerick, il est où? », demanda Mireille.
« Il a pas voulu venir », dit Steph, « il trouve tout ça trop abracadabrant et il a préféré ne pas s’en mêler ».
« Ah... », se contenta-t-elle de faire.
« Bon, appelons vite Eric, et lançons-nous à la recherche de Djamel ».
Les quatre amis se donnèrent l’accolade, formant un cercle vivant.


Au bout d’un moment, durant lequel leur âme à tous se raffermit, ils brisèrent leur cercle. Inexplicablement, l’air parut se refroidir et se troubler, comme si on y avait ajouté un adjuvant malsain.
« Qu’est-ce qui se passe? », dit Christophe. L’air semblait maintenant se mettre à palpiter comme un être vivant en colère. Les quatre amis se serrèrent d’instinct les uns contre les autres. Soudainement, des formes humanoïdes apparurent, comme s’ils avaient emprunté des portes invisibles. On pouvait distinguer les contours de leurs corps, mais de façon floue. Ils étaient pareils à des fantômes de fumée tremblotante; ils étaient d’un noir impénétrable.
On pouvait apercevoir, sur le sommet de leur crâne, des sortes de longues cornes, comme celles que portent les antilopes.
« Mais qu’est-ce que c’est que ça? », dit Mireille, collée aux autres.
« Restez ici. Votre ami n’a que faire de vous », entendirent-ils dans leur tête, sans qu’un seul son ne se propage jusqu’à leurs oreilles. « Il n’a rien de commun avec vous. »
« C’est faux. Nous sommes ses amis depuis toujours. Nous lui avons beaucoup apporté », protesta véhément Benji.
« Oui... vous lui avez apporté votre humanité qui le déchire ».
Un. bras inhumain sembla prolonger une des formes sombres. Il se dirigea sur Benji.
« Non! », dit alors Stéphane, en s’interposant. Il frappa, avec force, cet appendice qui se tordait comme un tentacule.
Sa main s’y trouva empêtrée. Doucement, cette chose sembla gagner tout son bras.
Les autres se précipitèrent sur lui, sans penser à rien, hormis que leur ami était en danger immédiat.
Quand leurs mains touchèrent, dans la même seconde, cette énormité monstrueuse, elle sembla se tordre de douleur. Elle réintégra la forme inhumaine prestement. Les quatre amis serrèrent leur rang, prêts à se battre, sans plus un atome de peur. Les formes disparurent par les mêmes portes invisibles qui leur avaient permis plutôt de faire irruption dans la pièce.
Les quatre jeunes gens mirent quelques secondes à reprendre leurs esprits...
Quand ils crurent entendre la voix de leur ami enlevé leur dire : « Ne laissez pas tomber votre combat. Il faut que vous alliez jusqu’au bout ».



»Je suis complètement dépassée... », dit Mireille.
« Je propose que l’on téléphone à Eric tout de suite et d’aller chercher Djamel. Il a sûrement besoin de nous ».
Ils appelèrent donc Eric.
« Venir tout de suite? là, maintenant? comme ça? Mais je peux pas: j’ai des choses à faire. Et puis, je suis sûr que vous vous inquiétez pour rien. Vous me dites que Djamel a été transporté dans un hôpital militaire où on lui prodiguera de meilleure soins. Je vois pas ce qu’il y a d’alarmant: il guérira plus vite, non? »
« Bon, on peut pas compter sur Eric. Il trouve qu’on s’inquiète pour rien », dit Stéphane en raccrochant.
« Heureusement qu’on lui a pas parlé de ces fantômes noirs avec des cornes... », dit à son tour Benji.
Mireille était un peu en retrait du groupe, la tête baissée. Elle la releva: « Je crois que je vais rester ici », avoua-t-elle, à voix basse.
« Non, Mireille. On va pas se laisser intimider par des clowns en noir. On les emmerde. On va chercher Djamel, juste pour les faire chier! », tenta Christophe.
« Je peux pas. C’est trop difficile pour moi. J’y comprends rien, et ça me fait peur. Je préfère rester là, et essayer de tout oublier. Je suis pas de taille, je suis habituer à des trucs que je comprends... tout ça, c’est... », et elle fondit en larmes. Les trois autres l’entourèrent, la rassurèrent.
« C’est pas grave, Mireille. T’as qu’à rester là. Nous, on y va ».
« Merci... »




(Dans un centre de recherche militaire)


« Monsieur le Président, qui sont ces gens qui restent dans l’ombre? »
Le Président regarda son Ministre en souriant: « Et bien ce sont eux... Ils font froid dans le dos, n’est-ce pas? A moi aussi, mais je les connais depuis si longtemps que j’y suis habitué. Maintenant, laissez-nous. »
Le Ministre quitta la pièce. L’ombre se déploya, mouvante de formes.
Le Président regardait le corps d’un jeune homme qui flottait dans les airs, nimbé d’une lumière blanche apaisante.
Il sembla répondre à une question: « Oui, j’ai fait mené une enquête à son sujet. Pour sa famille, c’est un être secret, avec de grandes possibilités ». Un silence. « En effet, ils ignorent jusqu’à quel point. Nous avons aussi enquêter du côté de ses amis. Ils semblent former un groupe solidaire, très soudé. Ils se sont contentés de répondre que c’était un excellent ami. » Un silence. « Ils nous ont affirmé qu’ils n’ont jamais rien trouvé de bizarre dans son comportement, en tout cas d’inexplicable. Mais nous pensons qu’ils ont menti, par prudence ». Un silence. « Oui, il semble être capable de susciter un dévouement exemplaire chez les autres. » Un silence. « Comme vous voudrez, je vous laisse seuls avec lui ».
A son tour, le Président déserta la pièce.
L’ombre bouillonna d’une multitude de formes, puis parut se révulser: un homme sortit de ses profondeurs, accompagné de trois formes plus ou moins humanoïdes qui ondulaient comme des anguilles.
L’inconnu ressemblait étrangement à celui qui planait derrière la paroi de plexiglas. Il avait un air plus vieux mais ses traits étaient bien les mêmes, empreints de vice et de corruption.
Il observa longuement son alter ego; « Alors, te voici enfin. Voilà près de mille ans que j’attends ton arrivée. Et tu apparais sur le devant de la scène sans crier gare. Tu sembles être tout aussi capable de vaincre la mort que moi. Te voilà replié sur toi même, à te découvrir de nouvelles facettes. Tu fais peau neuve, petite chenille... » Il se tourna vers l’une des trois formes: « Va, approche-toi de lui ».
La forme noire traversa la paroi de plexiglas, et s’avança vers le corps lumineux.
A son approche, la lumière blanche fut parcourue par des décharges électriques. Plusieurs partirent frapper la forme noire. Cette dernière se tordit en tous sens comme brûlée par un feu vengeur. Elle se recroquevilla comme une feuille morte dans un four. Puis, elle disparut.
« Ah, mon jeune ennemi. Tu as déjà établi tes défenses. Je serais bien tenté de t’affronter moi-même si je n’avais une autre alternative. » Il se tut, et sembla prêter l’oreille à l’ombre qui lui faisait comme un manteau de pouvoir. « Tes amis semblent être pleins de ressources, en tout cas trois d’entre eux. Ceux-là m’échappent pour l’instant, les autres quant à eux je les ai en mon pouvoir. » Il s’engouffra dans l’ombre et disparut.


***


Je suis dans ce qui me semble être une substance poisseuse, mais de laquelle je tire force et apaisement. Je tends mes bras, je touche une matière molle. J’en fais le tour: sa forme est ovoïde. Progressivement, je me rends compte que je suis en position fœtale. Je me sens bien, à l’abri. Confusément, je sais que je ne pourrai pas y rester longtemps, qu’il va me falloir m’en extirper, et accomplir je ne sais encore quoi. Malgré la sorte d’œuf dans lequel je me trouve, je peux distinguer qu’il n’y a rien au-dehors, un « nothing’s land »: un néant de couleur et de forme.
Sporadiquement, j’aperçois le temps d’un éclair une voiture qui roule à vive allure, poursuivie par une ombre mouvante, dans cet espace vierge.
Mon attention s’accroît sur un point de ce lieu, un trou apparaît et s’agrandit, déchirant l’espace où je me trouve comme une membrane hostile. Par ce trou, je peux observer mon propre visage souriant maléfiquement. Il se détourne, et par ce même trou, je vois trois de mes amis : Aymeric, Eric et Mireille. Ils sont empêtrés dans une sorte de gélatine noire qui semble les engluer telle une toile d’araignée prenant au piège des mouches trop imprudentes. Mireille a un air complètement désemparé, Eric s’agite vainement pour se libérer, et Aymeric reste de marbre. Mon poing droit se gonfle soudain d’une énergie insoupçonnée. J’ouvre la main: une flamme blanche va frapper la prison de mes amis en crépitant.


***


L’homme était habillé d’ombre. Il souriait, jouissant à la vue de ses captifs.
Son domaine était fait d’une matière poisseuse, dont la noirceur faisait présager une âme maléfique.
« Mais, qu’est-ce que tu fous ici, Djamel? Dégage, y’a que des tarés ici. En plus, ils craignent même pas les coups. Les frapper, c’est comme cogner l’eau », dit Eric.
L’homme s’assit sur un trône, qui fît un bruit de ventouse.
« Non, non. Vous vous trompez: je ne suis pas votre ami. Ou plutôt si: je suis ce qu’il aurait pu être s’il ne vous avais pas connu. Son esprit ne se serait pas entacher de vertus ou de principes. Et maintenant, je n’aurait pas à l’affronter, nous serions des alliés, poursuivant le même but; corrompre tout. Détruire tout courage dans l’esprit des hommes, toute ferveur. Nous amuserions à faire de vous des larves inconscientes prêtes à satisfaire le moindre de nos caprices pour un bout de pain... vous avez fait de lui un vertueux en réchauffant son coeur qui n’aurait jamais dû se mettre à battre. Voilà où nous en sommes à cause de vous: nous sommes des ennemis. Je le sens se retrancher au fond de moi. Je le sens se détacher de moi. Il veut m’expulser hors de lui. Car à cause de vous, je le déchire, au lieu de le réconforter. Je le sens recroquevillé dans sa bulle, au fond de moi. Il m’observe... » Il s’arrêta abruptement, et dirigea son regard sur un point précis de son domaine nauséabond. Une flamme blanche surgit, et fit reculer cette sorte de gélatine noire qui emprisonnait les trois amis. La flamme resta un petit instant, auréolant les trois jeunes individus qui allaient de surprise en surprise.
L’homme grimaça de mécontentement. Il pointa un doigt sur le point qu’il fixait. Un éclair frappa ce point précis.
La gélatine noire recouvrit les trois amis.
« Voilà où nous en sommes à cause de vous: nous nous combattons », enrageait-il, un regard furieux braqué sur eux. « J’ai besoin de vous, autrement vous seriez en train de servir de pâture à mes alliés présents tout autour de vous », dit-il avec plus de contenance. Puis, il se tut tout à fait et resta immobile pareil à une statue, comme ailleurs.



Le Président paraissait soucieux: il obéissait aux ordres de créatures dont il ne savait rien, hormis le fait qu’elles émanaient d’une dimension parallèle à la sienne. Il savait qu’elles corrompaient son monde, mais il savait aussi que c’était depuis longtemps. Et que depuis un quart de siècle, leur pouvoir semblait être à son apogée. Comme les autres chefs d’état, ou tous ceux qui gouvernaient d’une façon ou d’une autre, il savait que si le monde allait de mal en pis, c’était par leur entremise. Mais comment mettre un terme à leurs agissements, sans générer un véritable chaos ? Ils étaient la lèpre qui enlaidissaient le coeur des hommes, mais ils faisaient désormais partie de l’ensemble de cet univers. Et puis, même s’il en informait la population, qui aurait le courage de le croire et d’agir. Alors, autant se résigner, et faire avec, et voir où ça les mènerait.
Sa tête se tourna vers une zone d’ombre, à l’angle d’un mur. L’ombre se déploya comme un drap malpropre. Le Président ne cilla même pas, silencieux comme une tombe. Il acquiesça comme si l’on lui avait parlé. Il décrocha son téléphone: « Je veux que tous les services possibles se mettent à la recherche d’une voiture, occupée par trois jeunes hommes. » Un court silence. « Non! je ne sais pas quel est le type de la voiture, ni qui sont ses occupants... Ne me coupez pas ! Je me fiche de savoir que ça n’est pas possible. Vous n’avez qu’à arrêter tous les jeunes gens de sexe masculin dans une voiture. Exécutez-vous ! C’est un ordre !», beugla à bout de nerfs le Président.
Il raccrocha, les traits tirés, pressentant une catastrophe. Il regarda l’ombre qui se résorbait.



« Réveillez-vous, les mecs. Il y a comme un problème. Il y un barrage monstre juste devant », dit Christophe aux deux autres.
Chaque voiture était inspectée, la plupart repartaient, mais il y en avaient qui restaient sur le bord de la route, attendant une dépanneuse. Les occupants étaient tous jeunes, et de sexe masculin. Quelques-uns protestaient contre de tels agissements, mais se taisaient vite lorsqu’ils voyaient flamboyaient le regard des militaires et des policiers.
Les trois amis se jetèrent un regard entendu: « Y’a comme un problème, vous croyez pas », dit Stéphane.
« Après tout ce qui nous est arrivé, je serais pas surpris que cette réunion conviviale soit pour nous », ajouta Benji.
« Au risque de paraître parano, je me plie à la même intuition que vous », conclut Christophe.
« Regarde, Chris. On peut prendre par là, ça nous fera faire un détour, mais c’est toujours mieux que de se faire arrêter ».
La voiture s’extirpa de la file, et s’engagea dans un sentier. Ils roulèrent le long de cette allée sylvestre.
« Franchement les mecs. On s’est embarqués dans une histoire que j’ai vraiment du mal à comprendre. On a affronté une horde de spectres noirs en haillons, et maintenant on fuit les autorités.
On serait pas un en train devenir fous, non? », dit Christophe.
« Peut-être, mais qu’est-ce que ça peut faire. L’essentiel c’est d’avoir le fin mot de tout ça », insista Stéphane.
« En tout cas, moi, je me demande où on est. Quelqu’un le sait? », demanda Benji.
« Non. Et à bien y réfléchir, on a roulé au hasard. C’est bien le diable si on arrive à trouver Djamel », fit remarquer Stéphane.
« Cette aventure commence à prendre des allures de quête, je trouve », dit Christophe.
« Bon, je crois qu’on a assez roulé pour aujourd’hui, et il commence à faire nuit. On aurait dû penser à prendre à manger: je commence à avoir faim », dit Stéphane.
« On cherchera de quoi manger demain. Il vaudrait mieux qu’on s’arrête ici, et qu’on dorme dans la voiture. On a besoin de repos, et on y voit que dalle avec cette nuit ».
Tous les trois tâchèrent de s’installer au mieux pour passer une bonne nuit.
Dans la forêt, on pouvait entendre les bruits que faisaient les animaux nocturnes. La lune, au-dessus des arbres, avait du mal à percer l’épaisseur de la forêt. Des nuages, par moments, la voilaient délicatement, suivant le gré du vent calme qui faisait bruisser les feuilles.



(Dans la dimension de l’homme en noir)


« Vos amis semblent s’être dotés d’une intuition qui leur est bien utile. Ils ont évité un barrage qui leur était destiné. Ces abrutis de militaires et de policiers ne sont guère efficaces. Il faudra que je pense à en faire la remarque à votre chef d’état », dit-il à ses captifs.
« Comment ça, notre « chef d’état »? », s’étonna Eric.
« Que croyez-vous? Que ceux qui vous gouvernent sont vertueux? Ils sont tout aussi lâches et stupides que vous l’avez été. Si vous aviez suivis vos amis, vous ne seriez pas en ce moment entre mes mains; la cohésion de votre groupe aurait été un rempart pour moi. Je ne peux agir sur un être humain que s’il manque de courage, que s’il a peur. Et c’est ce qui vous est arrivé: vous avez trop songé à votre petit avenir de fourmi. Vos dirigeants agissent de la même façon, ils subissent tant que persiste un semblant d’ordre, tant que leur existence ne prend pas une tournure désagréable. C’est grâce à votre lâcheté qui vous pousse à l’inconscience que moi je peux régner et vous avilir tous. Vos dirigeants connaissent parfaitement l’existence de mes alliés, mais ils ignorent parfaitement la mienne car je le veux ainsi: ils acceptent d’être sous le joug d’êtres d’autres dimensions, mais ils n’accepteraient certes pas de l’être sous celui d’un être de même essence qu’eux... je vois à votre air étonné que vous comprenez; oui, je suis moi aussi un être humain, mais je diffère de vous par un degré de conscience infiniment plus élevé. Comme votre ami, mon potentiel s’est révélé face à la mort. Cette charmante faucheuse m’a poussé à libérer mes facultés. Puis, devenu un autre homme, en quelque sorte, un homo superior, j’ai exploré des mondes dont vous ne soupçonnez l’existence que dans vos rêves les plus fous. Mais aucun ne me plaisait, dans aucun je ne m’y suis senti comme chez moi. Par contre dans cette dimension, avec ces êtres, j’ai enfin découvert une réalité qui me convenait parfaitement. Dites-vous bien que ça n’est pas en vain que le folklore des superstitions craint la nuit, l’obscurité, les ombres mouvantes, les objets dégoulinants et poisseux. Ce monde-ci n’est constitué que de ça: de tout ce qui vous fait horreur, de tout ce dont je jouis. Quand j’ai découvert ce monde, j’ai vite compris qu’il n’était que le reflet de celui des hommes. Mais ici est concentré tout ce qui fait de l’homme un être bestial, vicieux. Tous ses aspects malfaisants sont jetés dans cette dimension. C’est une réalité parallèle à la vôtre car elle se sustente d’elle: ici, vous pouvez voir votre double maléfique, chaque homme le peut, mais la vérité est parfois dangereuse. Je ne suis pas sûr que vous conserveriez votre raison si je consentais à vos doubles à se dévoiler à vous. Rien n’est plus terrifiant que nous-mêmes. Nos peurs, nos terreurs trouvent leur source dans ce que nous craignions le plus en nous. Ici se trouve l’Indicible Horreur, l’Epouvante qui rend fou ou qui tue quiconque.
Toutes ces noires horreurs étaient cantonnées ici, sans espoir, jamais, de pouvoir se déverser dans le monde des humains.
Ils comprirent vite, bien qu’ils aient essayé à leur grande douleur de se régaler de moi, que j’étais leur sauveur, leur messie. Durant de longues années, j’ai oeuvré, corrompu, pour que tout ce noir océan se déverse dans votre réalité de compromis, de nuances. Mais un jour, une certitude m’obséda: un autre homme tel que moi naîtrait chez les hommes. J’aurais pu m’en réjouir, enfin je ne serai plus seul!, mais non: je savais que cet individu aurait probablement la même enfance que moi, mais qu’après, de jeunes gens allaient lui permettre de domestiquer toue sa violence, tout son cynisme, toute sa cruauté ancrée
au plus profond de lui. Vous avez fait de lui un contre messie, mon antéchrist. Et le plus agaçant c’est que je suis le seul à connaître l’intensité de ses douleurs, nous aurions dû être des frères l’un pour l’autre, nous sommes maintenant pareils à Abel et Caïn. Savez-vous tout ce qu’il a souffert durant son enfance, tout ce qu’il a dû subir parce qu’il était différent?
Non, vous ne pouvez pas savoir... il vous a donné quelques indices, mais il ne vous a pas tout dit. Moi, je le sais! parce qu’enfant, j’ai vécu ce qu’il vécu avec la même intensité, point par point. Savez-vous ce que cela fait d’être continuellement agressé par des rustres, des sauvages qui ne comprennent rien à votre nature? Savez-vous ce que cela fait de ne trouver aucun réconfort dans sa famille? d’y vivre le même calvaire qu’à l’extérieur?
Non, vous ne pouvez évidemment pas savoir, en tout cas pas semblablement à nous. Et bien, je vais vous le dire; vous vous sentez mourir à l’intérieur, tout en y vivant intensément. Votre esprit se développe, mais en contrepartie, vous vous asséchez et devenez ce que vous appelleriez un monstre.
Je suis le monstre qu’il aurait dû devenir, s’il ne vous avait jamais rencontré. Maintenant, nous en sommes réduits à nous combattre. Mais n’espérez pas gagner la partie: je jetterai au besoin toutes mes réserves dans la bataille. Votre vertu n’aura jamais le dessus sur ma volonté et ma hargne. »
« ... tu sembles pourtant douter de toi... », fit une voix amusée.
« TAIS-TOI!! », hurla-t-il en réponse à cette voix qui avait émané de nulle part.
Il regarda les trois captifs d’une façon telle que leur coeur faillit s’arrêter dans leur poitrine. Ils avaient vu dans ses yeux toute la haine, toute la colère d’un monde en fureur, où même une multitude de démons cruels aurait fait figure de colonie de boy-scouts.
II se détourna d’eux, comme frustré. « DONNEZ-MOI UNE VICTIME!!! », ordonna-t’il d’une voix cyclopéenne qui fit trembler le monde même. Une vague noire s’éleva de la terre et cacha l’homme à la vue des captifs.
« Ahhh !...», me fit l’homme qui apparut face à moi. « Tu ne veux pas que je fasse de mal à tes amis? Tu préfères vivre dans l’insatisfaction de tes désirs? PAS MOI !... il va bien falloir que tu sortes me livrer bataille. Tu sais bien que tu ne peux pas rester éternellement dans ta petite bulle des Mues. Et tu sais aussi, au fond de toi, qu’une fois dehors, il va te falloir me combattre? alors pourquoi retarder l’inévitable? Sors m’affronter. Libère le monde et toi-même de mon influence, anéantis-moi. Sais-tu ce que je viens de faire? mes créatures m’ont livré un petit nourrisson. Je l’ai égorgé proprement pour ne pas perdre une seule goutte de son précieux sang que j’adore goûter. Il me procure une véritable ivresse d’ivrogne. Puis, j’ai scié ses bras pour m’en régaler. Ce fut un délice. Par contre, ses jambes manquaient de goût. Décidément, si les hommes se mettent à trop polluer leur charmant bambin de tous ces laits en poudre, il faudra que j’intervienne…
Et ses yeux... c’était un dessert de gourmet. Ils avaient un air de crainte incoercible et d’incompréhension totale. De toute manière, le monde est trop peuplé, alors un bambin de plus ou de moins... », me racontait-il. « Alors? Estimes-tu qu’il est temps pour moi de disparaître? Préfères-tu que je m’attaque a tes amis qui se trouvent entre tes mains? Non, évidemment... je te sens réagir au fond de moi. Tu m’en empêcherais encore une fois... Sors vite de ton œuf, « Abel », que nous puissions enfin nous égorger « fraternellement »... mais vite, je m’impatiente ».
Il disparut.