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(Dans la ville placée en quarantaine) « Je comprends pas les mecs. Quest ce qui se passe? On déménage Djamel de lhosto, sans prévenir, sans même terminer son opération. Lhosto est privé délectricité, on transporte Djamel on ne sait où, et ça repart. Et en plus, on se fait tous interroger par des types du gouvernement. Ils nous font un remake dE.T. ou quoi? Et personne a le droit de sortir de la ville ou dy rentrer avec tous ces militos qui bloquent les routes », dit Benji. Dans la pièce, il y avait aussi Aymerick, Stéphane et Christophe. « Ouais, cest vrai. Cest bien bizarre tout ça. En plus, on peut même plus passer de coups de fil à lextérieur de la ville. Je vous parierais presque quils brouillent même les ondes radio », plaisanta à moitié Stéphane. « Bof, moi ce qui me fait chier, cest que je vais pas pouvoir aller à mes cours, puisquon na pas le droit de sortir de la ville », lança un peu déplacé Aymerick. « Nempêche les mecs. Je me demande si la panne délectricité, cest pas dû à Djamel. On sait jamais: on va toujours de surprise en surprise avec lui. Comme sil pouvait tout faire. Et si, en fait, son goût pour la littérature fantastique venait dun côté de lui quil nous a jamais montré », suggéra Christophe. « Quest ce tu dis, Christophe. Arrête de délirer: on nest pas dans une des histoires de Djamel ou dans un film, là. On est dans la réalité. Ya pas de pouvoir, ya pas dextra-terrestres ou de fantômes. Ya que la réalité », affirmait Aymerick. « ... tu verras jamais plus loin que le bout de ton nez... », répliqua Benjamin. « Il faudrait pouvoir avertir les autres, Eric et Mireille, - puisquils sont en dehors de la ville - de ce qui arrivé à Djam », proposa Christophe. « Ça va être dur: toublies quon peut pas téléphoner à quelquun qui habite en dehors de la ville, et que les routes sont barrées », rappela Steph. « On peut toujours essayer de sortir de la ville par la route, malgré les barrages. Peut-être quavec un peu de chances, on pourra aller jusque chez Mireille, et de là, on pourra téléphoner à Eric, en Allemagne », suggéra Christophe à lassemblée. « Vous êtes fous les mecs! Si vous faites ça, moi je vous suis pas », se désista rapidement Aymerick. Les trois autres le regardèrent, comme sil accomplissait une trahison. « Cest vrai. On a passé lâge de faire des conneries », se justifia Aymerick. « Peut-être, Aymerick. Mais une action de groupe, cest une action de groupe: on est des amis ou on lest pas. Et puis, cest pas vrai: cest pas une connerie ce quon veut faire. Cest pas parce que des connards de militaires jouent à faire la loi, à barrer les routes, à couper les lignes téléphoniques quil faut dire « Amen ». Cest pas parce quils sont les agents du gouvernement et donc de lautorité que tout ce quils font cest pour le bien de tous. Ou alors, tu dis ça parce que tes lâche, parce que tas peur de perdre ton petit confort et ton petit avenir tout tracé si tu lèves un peu la tête des rangs », dit Stéphane. Christophe et Benjamin le regardèrent, surpris. « On aurait cru entendre parler Djamel », fit remarquer Christophe en le regardant, « Ouais », ponctua Benjamin en souriant. « Cest bon les mecs, je vois que vous êtes atteints de la même folie que Djamel. Moi, jai les pieds sur terre, et je prends ce quon me donne sans chercher à demander plus », dit Aymerick en claquant la porte derrière lui. Les autres le regardèrent sortir: « Bon, et ben on est un de moins, on dirait. A qui le tour? », demanda Stéphane. « Christophe? » « Je sais pas trop, je sais que jai envie de le faire, mais jai peur, un peu comme un enfant face à ses parents », dit il. « Ouais. Si Djamel était là, il dirait que tu as peur de lautorité parce que tu as vraiment peur de tes parents. En tout cas, peur de les décevoir; jusquà préférer faire ce quils ont envie que tu fasses plutôt que de faire ce que tas envie de faire. Pour moi, en tout cas, cest tout bon: je suis partant. Jen ai un peu marre de la vie que je suis en train de mener. Ca ferait plaisir à Djamel ce que je viens de dire: il ma toujours considéré comme étant trop hésitant », lança en souriant Benjamin. « Alors, Chris? Tu nous accompagnes? », demanda de nouveau Stéphane. Christophe décocha un sourire lumineux et plein denthousiasme à ses amis. Il clama : « Ok, on y va ! » Les trois amis étaient en voiture dans une longue file avec dautres voitures : « Vous savez quoi les mecs! je me sens revivre! Sans men rendre compte, jétais en train de mourir, de mensevelir sous des tonnes de « Sinon ». Je savais même plus qui jétais », dit Benjamin. « En tout cas, je pense quon aurait pu avertir nos nanas quon partait, et nos familles aussi », protesta Christophe. « Je pense pas. Ils auraient tous cherché à nous en dissuader, par la menace, le charme, mais ils auraient sûrement chercher à le faire. En plus, ils nont nen à voir avec tout ça; ils sont notre vieillesse, et là, on part retrouver notre jeunesse », dit Stéphane, « notre jeunesse quon commençait à perdre. » « Tu parles de plus en plus comme Djamel. Cest incroyable, ça. A croire quil est avec nous et quil nous influence avec ces idées loufoques », commenta Benjamin. « Cest peut être le cas », dit Christophe. « Je me rappelle quune fois il a carrément cru entendre la voix de ma nana. Il a répondu à la question quelle allait lui poser. Je lui ai demandé dexpliquer ce quil disait, et il ma répondu: « Ben, je réponds à sa question ». Alors, moi, je lui demande quelle question. Et il répète la phrase quelle allait sortir. Tous les deux, on lui dit quelle a rien dit. Et lui, il se contente de répondre: « Je dois être comme Jeanne DArc: jentends des voix ». Mais un peu plus tard, elle me dit que cette phrase, elle était sur le point de la dire. Alors, franchement, plus rien ne métonne avec Djamel ». « Dites moi: vous avez vous aussi que Djamel nest pas mort, malgré tout ce qui sest passé à lhosto », dit Benjamin. « Ouaip, moi aussi, jai cette impression. Jai du mal à me lexpliquer », dit Christophe. « Et alors Djamel dirait: « II ne faut pas chercher à tout rationaliser: ça serait se limiter et réduire notre perception de la réalité », ou en tout cas, quelque chose de cet acabit », plaisanta Stéphane. Tous trois rirent et cela détendit latmosphère. Quand ils furent à deux véhicules du barrage de larmée, langoisse les étreignit une nouvelle fois. Toutes les voitures étaient détournées vers la ville. Les militaires étaient nombreux, larme chargée et en bandoulière. « Bon, ben là les mecs cest le moment de vérité parce que je sais pas du tout comment on va faire pour passer: ils refoulent tout le monde, » dit Stéphane. Ils arrivèrent au niveau de lofficier qui semblait commander le barrage. Stéphane, qui était au volant, baissa la vitre de sa portière: « Bonjour, monsieur lofficier... », commença-t-il, avec sur les lèvres un prétexte ou un autre pour convaincre lofficier de les laisser passer, sans trop y croire. Lofficier darda son regard sur lui, Stéphane pouvait y lire les ordres formels quil avait reçu. Lofficier sapprêta à leur dire, dune voix ferme et sans appel, de rebrousser chemin, quand son visage parut samadouer jusquà sourire en leur disant: « Allez y, vous pouvez passer ». Ils leur fit lever le barrage, et au comble de létonnement : « Cette histoire devient de plus en plus bizarre », dit Stéphane. Et il continua sa route vers la ville proche quhabitait Mireille. On frappa à une porte. « Qui est-ce? », fit une voix féminine. « Cest Chris. Avec Steph et Benji ». La porte souvrit, et on put voir la tête dune jeune fille: « Mais rentrez! Ça me fait plaisir que vous soyez là. Vous auriez dû mavertir. Je vous aurais concocté un super-repas », dit la jeune fille en se poussant. Elle referma la porte. « Mais, au fait, jai entendu à la radio que la ville était placée sous quarantaine. Cest plus le cas? » « Et bien, en fait, cest que... on a passé outre linterdiction », dit Steph. « Comment ça? tu veux dire que vous avez forcé le barrage?!... Vous êtes fou ou quoi ? » « Non, on la pas vraiment forcé. On voulait juste passer pour te raconter ce qui était arrivé à Djamel et à la ville », dit Steph. Ce quil fit pendant près dune heure, assisté par moment par Chris ou Benji, qui rapportait des détails ou des commentaires. Mireille: « Mais on a le droit de savoir ce qui est arrivé à Djamel. On nest pas dans un pays fasciste. Ils viennent, ils prennent un corps sans rien demander à personne, et ils repartent en ne rendant de compte à personne, en plaçant une ville sous quarantaine. Il faut quon sache ce qui est arrivé à Djam ». « On na pas réussi. Cest le silence total de ce côté-là: le Grand Secret », ajouta Christophe. « On pensait aussi quil faudrait téléphoner à Eric pour linformer de ce qui est arrivé à la ville et à Djamel ». « Pourquoi? vous ne lui avez pas encore téléphoné? » « Ben, cest que les lignes extérieures à la ville ont été coupées par les militaires », précisa Benji à Mireille. « Quoi? », sinsurgea-t elle. « Mais ils nont pas le droit de faire des trucs pareils ». « Ben, faut croire que si ». Ils étaient assis, sans plus trop savoir que penser. « Et si on allait à la recherche de Djamel. On a quand même le droit de savoir ce quil devient. Cest notre ami, et puis, il ferait la même chose pour nous », lança Mireille. « Mais on commence par où, par quoi? on sait même pas quel service du gouvernement sest chargé de lui », dit Benjamin. « Cest vrai
mais je sais pas pourquoi, je crois que Mireille a raison. On peut pas sarrêter comme ça. Si on voit quon trouve aucune piste, que Djamel sest volatilisé sans laisser de trace, alors, on laissera tomber. On na quà appeler Eric pour savoir ce quil en pense », dit Christophe. « En fait... et Aymerick, il est où? », demanda Mireille. « Il a pas voulu venir », dit Steph, « il trouve tout ça trop abracadabrant et il a préféré ne pas sen mêler ». « Ah... », se contenta-t-elle de faire. « Bon, appelons vite Eric, et lançons-nous à la recherche de Djamel ». Les quatre amis se donnèrent laccolade, formant un cercle vivant. Au bout dun moment, durant lequel leur âme à tous se raffermit, ils brisèrent leur cercle. Inexplicablement, lair parut se refroidir et se troubler, comme si on y avait ajouté un adjuvant malsain. « Quest-ce qui se passe? », dit Christophe. Lair semblait maintenant se mettre à palpiter comme un être vivant en colère. Les quatre amis se serrèrent dinstinct les uns contre les autres. Soudainement, des formes humanoïdes apparurent, comme sils avaient emprunté des portes invisibles. On pouvait distinguer les contours de leurs corps, mais de façon floue. Ils étaient pareils à des fantômes de fumée tremblotante; ils étaient dun noir impénétrable. On pouvait apercevoir, sur le sommet de leur crâne, des sortes de longues cornes, comme celles que portent les antilopes. « Mais quest-ce que cest que ça? », dit Mireille, collée aux autres. « Restez ici. Votre ami na que faire de vous », entendirent-ils dans leur tête, sans quun seul son ne se propage jusquà leurs oreilles. « Il na rien de commun avec vous. » « Cest faux. Nous sommes ses amis depuis toujours. Nous lui avons beaucoup apporté », protesta véhément Benji. « Oui... vous lui avez apporté votre humanité qui le déchire ». Un. bras inhumain sembla prolonger une des formes sombres. Il se dirigea sur Benji. « Non! », dit alors Stéphane, en sinterposant. Il frappa, avec force, cet appendice qui se tordait comme un tentacule. Sa main sy trouva empêtrée. Doucement, cette chose sembla gagner tout son bras. Les autres se précipitèrent sur lui, sans penser à rien, hormis que leur ami était en danger immédiat. Quand leurs mains touchèrent, dans la même seconde, cette énormité monstrueuse, elle sembla se tordre de douleur. Elle réintégra la forme inhumaine prestement. Les quatre amis serrèrent leur rang, prêts à se battre, sans plus un atome de peur. Les formes disparurent par les mêmes portes invisibles qui leur avaient permis plutôt de faire irruption dans la pièce. Les quatre jeunes gens mirent quelques secondes à reprendre leurs esprits... Quand ils crurent entendre la voix de leur ami enlevé leur dire : « Ne laissez pas tomber votre combat. Il faut que vous alliez jusquau bout ». »Je suis complètement dépassée... », dit Mireille. « Je propose que lon téléphone à Eric tout de suite et daller chercher Djamel. Il a sûrement besoin de nous ». Ils appelèrent donc Eric. « Venir tout de suite? là, maintenant? comme ça? Mais je peux pas: jai des choses à faire. Et puis, je suis sûr que vous vous inquiétez pour rien. Vous me dites que Djamel a été transporté dans un hôpital militaire où on lui prodiguera de meilleure soins. Je vois pas ce quil y a dalarmant: il guérira plus vite, non? » « Bon, on peut pas compter sur Eric. Il trouve quon sinquiète pour rien », dit Stéphane en raccrochant. « Heureusement quon lui a pas parlé de ces fantômes noirs avec des cornes... », dit à son tour Benji. Mireille était un peu en retrait du groupe, la tête baissée. Elle la releva: « Je crois que je vais rester ici », avoua-t-elle, à voix basse. « Non, Mireille. On va pas se laisser intimider par des clowns en noir. On les emmerde. On va chercher Djamel, juste pour les faire chier! », tenta Christophe. « Je peux pas. Cest trop difficile pour moi. Jy comprends rien, et ça me fait peur. Je préfère rester là, et essayer de tout oublier. Je suis pas de taille, je suis habituer à des trucs que je comprends... tout ça, cest... », et elle fondit en larmes. Les trois autres lentourèrent, la rassurèrent. « Cest pas grave, Mireille. Tas quà rester là. Nous, on y va ». « Merci... » (Dans un centre de recherche militaire) « Monsieur le Président, qui sont ces gens qui restent dans lombre? » Le Président regarda son Ministre en souriant: « Et bien ce sont eux... Ils font froid dans le dos, nest-ce pas? A moi aussi, mais je les connais depuis si longtemps que jy suis habitué. Maintenant, laissez-nous. » Le Ministre quitta la pièce. Lombre se déploya, mouvante de formes. Le Président regardait le corps dun jeune homme qui flottait dans les airs, nimbé dune lumière blanche apaisante. Il sembla répondre à une question: « Oui, jai fait mené une enquête à son sujet. Pour sa famille, cest un être secret, avec de grandes possibilités ». Un silence. « En effet, ils ignorent jusquà quel point. Nous avons aussi enquêter du côté de ses amis. Ils semblent former un groupe solidaire, très soudé. Ils se sont contentés de répondre que cétait un excellent ami. » Un silence. « Ils nous ont affirmé quils nont jamais rien trouvé de bizarre dans son comportement, en tout cas dinexplicable. Mais nous pensons quils ont menti, par prudence ». Un silence. « Oui, il semble être capable de susciter un dévouement exemplaire chez les autres. » Un silence. « Comme vous voudrez, je vous laisse seuls avec lui ». A son tour, le Président déserta la pièce. Lombre bouillonna dune multitude de formes, puis parut se révulser: un homme sortit de ses profondeurs, accompagné de trois formes plus ou moins humanoïdes qui ondulaient comme des anguilles. Linconnu ressemblait étrangement à celui qui planait derrière la paroi de plexiglas. Il avait un air plus vieux mais ses traits étaient bien les mêmes, empreints de vice et de corruption. Il observa longuement son alter ego; « Alors, te voici enfin. Voilà près de mille ans que jattends ton arrivée. Et tu apparais sur le devant de la scène sans crier gare. Tu sembles être tout aussi capable de vaincre la mort que moi. Te voilà replié sur toi même, à te découvrir de nouvelles facettes. Tu fais peau neuve, petite chenille... » Il se tourna vers lune des trois formes: « Va, approche-toi de lui ». La forme noire traversa la paroi de plexiglas, et savança vers le corps lumineux. A son approche, la lumière blanche fut parcourue par des décharges électriques. Plusieurs partirent frapper la forme noire. Cette dernière se tordit en tous sens comme brûlée par un feu vengeur. Elle se recroquevilla comme une feuille morte dans un four. Puis, elle disparut. « Ah, mon jeune ennemi. Tu as déjà établi tes défenses. Je serais bien tenté de taffronter moi-même si je navais une autre alternative. » Il se tut, et sembla prêter loreille à lombre qui lui faisait comme un manteau de pouvoir. « Tes amis semblent être pleins de ressources, en tout cas trois dentre eux. Ceux-là méchappent pour linstant, les autres quant à eux je les ai en mon pouvoir. » Il sengouffra dans lombre et disparut. *** Je suis dans ce qui me semble être une substance poisseuse, mais de laquelle je tire force et apaisement. Je tends mes bras, je touche une matière molle. Jen fais le tour: sa forme est ovoïde. Progressivement, je me rends compte que je suis en position ftale. Je me sens bien, à labri. Confusément, je sais que je ne pourrai pas y rester longtemps, quil va me falloir men extirper, et accomplir je ne sais encore quoi. Malgré la sorte duf dans lequel je me trouve, je peux distinguer quil ny a rien au-dehors, un « nothings land »: un néant de couleur et de forme. Sporadiquement, japerçois le temps dun éclair une voiture qui roule à vive allure, poursuivie par une ombre mouvante, dans cet espace vierge. Mon attention saccroît sur un point de ce lieu, un trou apparaît et sagrandit, déchirant lespace où je me trouve comme une membrane hostile. Par ce trou, je peux observer mon propre visage souriant maléfiquement. Il se détourne, et par ce même trou, je vois trois de mes amis : Aymeric, Eric et Mireille. Ils sont empêtrés dans une sorte de gélatine noire qui semble les engluer telle une toile daraignée prenant au piège des mouches trop imprudentes. Mireille a un air complètement désemparé, Eric sagite vainement pour se libérer, et Aymeric reste de marbre. Mon poing droit se gonfle soudain dune énergie insoupçonnée. Jouvre la main: une flamme blanche va frapper la prison de mes amis en crépitant. *** Lhomme était habillé dombre. Il souriait, jouissant à la vue de ses captifs. Son domaine était fait dune matière poisseuse, dont la noirceur faisait présager une âme maléfique. « Mais, quest-ce que tu fous ici, Djamel? Dégage, ya que des tarés ici. En plus, ils craignent même pas les coups. Les frapper, cest comme cogner leau », dit Eric. Lhomme sassit sur un trône, qui fît un bruit de ventouse. « Non, non. Vous vous trompez: je ne suis pas votre ami. Ou plutôt si: je suis ce quil aurait pu être sil ne vous avais pas connu. Son esprit ne se serait pas entacher de vertus ou de principes. Et maintenant, je naurait pas à laffronter, nous serions des alliés, poursuivant le même but; corrompre tout. Détruire tout courage dans lesprit des hommes, toute ferveur. Nous amuserions à faire de vous des larves inconscientes prêtes à satisfaire le moindre de nos caprices pour un bout de pain... vous avez fait de lui un vertueux en réchauffant son coeur qui naurait jamais dû se mettre à battre. Voilà où nous en sommes à cause de vous: nous sommes des ennemis. Je le sens se retrancher au fond de moi. Je le sens se détacher de moi. Il veut mexpulser hors de lui. Car à cause de vous, je le déchire, au lieu de le réconforter. Je le sens recroquevillé dans sa bulle, au fond de moi. Il mobserve... » Il sarrêta abruptement, et dirigea son regard sur un point précis de son domaine nauséabond. Une flamme blanche surgit, et fit reculer cette sorte de gélatine noire qui emprisonnait les trois amis. La flamme resta un petit instant, auréolant les trois jeunes individus qui allaient de surprise en surprise. Lhomme grimaça de mécontentement. Il pointa un doigt sur le point quil fixait. Un éclair frappa ce point précis. La gélatine noire recouvrit les trois amis. « Voilà où nous en sommes à cause de vous: nous nous combattons », enrageait-il, un regard furieux braqué sur eux. « Jai besoin de vous, autrement vous seriez en train de servir de pâture à mes alliés présents tout autour de vous », dit-il avec plus de contenance. Puis, il se tut tout à fait et resta immobile pareil à une statue, comme ailleurs. Le Président paraissait soucieux: il obéissait aux ordres de créatures dont il ne savait rien, hormis le fait quelles émanaient dune dimension parallèle à la sienne. Il savait quelles corrompaient son monde, mais il savait aussi que cétait depuis longtemps. Et que depuis un quart de siècle, leur pouvoir semblait être à son apogée. Comme les autres chefs détat, ou tous ceux qui gouvernaient dune façon ou dune autre, il savait que si le monde allait de mal en pis, cétait par leur entremise. Mais comment mettre un terme à leurs agissements, sans générer un véritable chaos ? Ils étaient la lèpre qui enlaidissaient le coeur des hommes, mais ils faisaient désormais partie de lensemble de cet univers. Et puis, même sil en informait la population, qui aurait le courage de le croire et dagir. Alors, autant se résigner, et faire avec, et voir où ça les mènerait. Sa tête se tourna vers une zone dombre, à langle dun mur. Lombre se déploya comme un drap malpropre. Le Président ne cilla même pas, silencieux comme une tombe. Il acquiesça comme si lon lui avait parlé. Il décrocha son téléphone: « Je veux que tous les services possibles se mettent à la recherche dune voiture, occupée par trois jeunes hommes. » Un court silence. « Non! je ne sais pas quel est le type de la voiture, ni qui sont ses occupants... Ne me coupez pas ! Je me fiche de savoir que ça nest pas possible. Vous navez quà arrêter tous les jeunes gens de sexe masculin dans une voiture. Exécutez-vous ! Cest un ordre !», beugla à bout de nerfs le Président. Il raccrocha, les traits tirés, pressentant une catastrophe. Il regarda lombre qui se résorbait. « Réveillez-vous, les mecs. Il y a comme un problème. Il y un barrage monstre juste devant », dit Christophe aux deux autres. Chaque voiture était inspectée, la plupart repartaient, mais il y en avaient qui restaient sur le bord de la route, attendant une dépanneuse. Les occupants étaient tous jeunes, et de sexe masculin. Quelques-uns protestaient contre de tels agissements, mais se taisaient vite lorsquils voyaient flamboyaient le regard des militaires et des policiers. Les trois amis se jetèrent un regard entendu: « Ya comme un problème, vous croyez pas », dit Stéphane. « Après tout ce qui nous est arrivé, je serais pas surpris que cette réunion conviviale soit pour nous », ajouta Benji. « Au risque de paraître parano, je me plie à la même intuition que vous », conclut Christophe. « Regarde, Chris. On peut prendre par là, ça nous fera faire un détour, mais cest toujours mieux que de se faire arrêter ». La voiture sextirpa de la file, et sengagea dans un sentier. Ils roulèrent le long de cette allée sylvestre. « Franchement les mecs. On sest embarqués dans une histoire que jai vraiment du mal à comprendre. On a affronté une horde de spectres noirs en haillons, et maintenant on fuit les autorités. On serait pas un en train devenir fous, non? », dit Christophe. « Peut-être, mais quest-ce que ça peut faire. Lessentiel cest davoir le fin mot de tout ça », insista Stéphane. « En tout cas, moi, je me demande où on est. Quelquun le sait? », demanda Benji. « Non. Et à bien y réfléchir, on a roulé au hasard. Cest bien le diable si on arrive à trouver Djamel », fit remarquer Stéphane. « Cette aventure commence à prendre des allures de quête, je trouve », dit Christophe. « Bon, je crois quon a assez roulé pour aujourdhui, et il commence à faire nuit. On aurait dû penser à prendre à manger: je commence à avoir faim », dit Stéphane. « On cherchera de quoi manger demain. Il vaudrait mieux quon sarrête ici, et quon dorme dans la voiture. On a besoin de repos, et on y voit que dalle avec cette nuit ». Tous les trois tâchèrent de sinstaller au mieux pour passer une bonne nuit. Dans la forêt, on pouvait entendre les bruits que faisaient les animaux nocturnes. La lune, au-dessus des arbres, avait du mal à percer lépaisseur de la forêt. Des nuages, par moments, la voilaient délicatement, suivant le gré du vent calme qui faisait bruisser les feuilles. (Dans la dimension de lhomme en noir) « Vos amis semblent sêtre dotés dune intuition qui leur est bien utile. Ils ont évité un barrage qui leur était destiné. Ces abrutis de militaires et de policiers ne sont guère efficaces. Il faudra que je pense à en faire la remarque à votre chef détat », dit-il à ses captifs. « Comment ça, notre « chef détat »? », sétonna Eric. « Que croyez-vous? Que ceux qui vous gouvernent sont vertueux? Ils sont tout aussi lâches et stupides que vous lavez été. Si vous aviez suivis vos amis, vous ne seriez pas en ce moment entre mes mains; la cohésion de votre groupe aurait été un rempart pour moi. Je ne peux agir sur un être humain que sil manque de courage, que sil a peur. Et cest ce qui vous est arrivé: vous avez trop songé à votre petit avenir de fourmi. Vos dirigeants agissent de la même façon, ils subissent tant que persiste un semblant dordre, tant que leur existence ne prend pas une tournure désagréable. Cest grâce à votre lâcheté qui vous pousse à linconscience que moi je peux régner et vous avilir tous. Vos dirigeants connaissent parfaitement lexistence de mes alliés, mais ils ignorent parfaitement la mienne car je le veux ainsi: ils acceptent dêtre sous le joug dêtres dautres dimensions, mais ils naccepteraient certes pas de lêtre sous celui dun être de même essence queux... je vois à votre air étonné que vous comprenez; oui, je suis moi aussi un être humain, mais je diffère de vous par un degré de conscience infiniment plus élevé. Comme votre ami, mon potentiel sest révélé face à la mort. Cette charmante faucheuse ma poussé à libérer mes facultés. Puis, devenu un autre homme, en quelque sorte, un homo superior, jai exploré des mondes dont vous ne soupçonnez lexistence que dans vos rêves les plus fous. Mais aucun ne me plaisait, dans aucun je ne my suis senti comme chez moi. Par contre dans cette dimension, avec ces êtres, jai enfin découvert une réalité qui me convenait parfaitement. Dites-vous bien que ça nest pas en vain que le folklore des superstitions craint la nuit, lobscurité, les ombres mouvantes, les objets dégoulinants et poisseux. Ce monde-ci nest constitué que de ça: de tout ce qui vous fait horreur, de tout ce dont je jouis. Quand jai découvert ce monde, jai vite compris quil nétait que le reflet de celui des hommes. Mais ici est concentré tout ce qui fait de lhomme un être bestial, vicieux. Tous ses aspects malfaisants sont jetés dans cette dimension. Cest une réalité parallèle à la vôtre car elle se sustente delle: ici, vous pouvez voir votre double maléfique, chaque homme le peut, mais la vérité est parfois dangereuse. Je ne suis pas sûr que vous conserveriez votre raison si je consentais à vos doubles à se dévoiler à vous. Rien nest plus terrifiant que nous-mêmes. Nos peurs, nos terreurs trouvent leur source dans ce que nous craignions le plus en nous. Ici se trouve lIndicible Horreur, lEpouvante qui rend fou ou qui tue quiconque. Toutes ces noires horreurs étaient cantonnées ici, sans espoir, jamais, de pouvoir se déverser dans le monde des humains. Ils comprirent vite, bien quils aient essayé à leur grande douleur de se régaler de moi, que jétais leur sauveur, leur messie. Durant de longues années, jai oeuvré, corrompu, pour que tout ce noir océan se déverse dans votre réalité de compromis, de nuances. Mais un jour, une certitude mobséda: un autre homme tel que moi naîtrait chez les hommes. Jaurais pu men réjouir, enfin je ne serai plus seul!, mais non: je savais que cet individu aurait probablement la même enfance que moi, mais quaprès, de jeunes gens allaient lui permettre de domestiquer toue sa violence, tout son cynisme, toute sa cruauté ancrée au plus profond de lui. Vous avez fait de lui un contre messie, mon antéchrist. Et le plus agaçant cest que je suis le seul à connaître lintensité de ses douleurs, nous aurions dû être des frères lun pour lautre, nous sommes maintenant pareils à Abel et Caïn. Savez-vous tout ce quil a souffert durant son enfance, tout ce quil a dû subir parce quil était différent? Non, vous ne pouvez pas savoir... il vous a donné quelques indices, mais il ne vous a pas tout dit. Moi, je le sais! parce quenfant, jai vécu ce quil vécu avec la même intensité, point par point. Savez-vous ce que cela fait dêtre continuellement agressé par des rustres, des sauvages qui ne comprennent rien à votre nature? Savez-vous ce que cela fait de ne trouver aucun réconfort dans sa famille? dy vivre le même calvaire quà lextérieur? Non, vous ne pouvez évidemment pas savoir, en tout cas pas semblablement à nous. Et bien, je vais vous le dire; vous vous sentez mourir à lintérieur, tout en y vivant intensément. Votre esprit se développe, mais en contrepartie, vous vous asséchez et devenez ce que vous appelleriez un monstre. Je suis le monstre quil aurait dû devenir, sil ne vous avait jamais rencontré. Maintenant, nous en sommes réduits à nous combattre. Mais nespérez pas gagner la partie: je jetterai au besoin toutes mes réserves dans la bataille. Votre vertu naura jamais le dessus sur ma volonté et ma hargne. » « ... tu sembles pourtant douter de toi... », fit une voix amusée. « TAIS-TOI!! », hurla-t-il en réponse à cette voix qui avait émané de nulle part. Il regarda les trois captifs dune façon telle que leur coeur faillit sarrêter dans leur poitrine. Ils avaient vu dans ses yeux toute la haine, toute la colère dun monde en fureur, où même une multitude de démons cruels aurait fait figure de colonie de boy-scouts. II se détourna deux, comme frustré. « DONNEZ-MOI UNE VICTIME!!! », ordonna-til dune voix cyclopéenne qui fit trembler le monde même. Une vague noire séleva de la terre et cacha lhomme à la vue des captifs. « Ahhh !...», me fit lhomme qui apparut face à moi. « Tu ne veux pas que je fasse de mal à tes amis? Tu préfères vivre dans linsatisfaction de tes désirs? PAS MOI !... il va bien falloir que tu sortes me livrer bataille. Tu sais bien que tu ne peux pas rester éternellement dans ta petite bulle des Mues. Et tu sais aussi, au fond de toi, quune fois dehors, il va te falloir me combattre? alors pourquoi retarder linévitable? Sors maffronter. Libère le monde et toi-même de mon influence, anéantis-moi. Sais-tu ce que je viens de faire? mes créatures mont livré un petit nourrisson. Je lai égorgé proprement pour ne pas perdre une seule goutte de son précieux sang que jadore goûter. Il me procure une véritable ivresse divrogne. Puis, jai scié ses bras pour men régaler. Ce fut un délice. Par contre, ses jambes manquaient de goût. Décidément, si les hommes se mettent à trop polluer leur charmant bambin de tous ces laits en poudre, il faudra que jintervienne
Et ses yeux... cétait un dessert de gourmet. Ils avaient un air de crainte incoercible et dincompréhension totale. De toute manière, le monde est trop peuplé, alors un bambin de plus ou de moins... », me racontait-il. « Alors? Estimes-tu quil est temps pour moi de disparaître? Préfères-tu que je mattaque a tes amis qui se trouvent entre tes mains? Non, évidemment... je te sens réagir au fond de moi. Tu men empêcherais encore une fois... Sors vite de ton uf, « Abel », que nous puissions enfin nous égorger « fraternellement »... mais vite, je mimpatiente ». Il disparut.
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